Rencontre-débat à la fête de l’humanité : La Marche pour l’Egalité ou l’instrumentalisation d’une mobilisation sociale 

Cette rencontre-débat organisée le 14 septembre dernier dans le cadre de la fête de l’humanité, a été à l’initiative du Collectif national Egalité des droits- Justice pour tou(te)s. En voici une synthèse.

La mobilisation portée par la Marche pour l’Egalité de 1983, il y a 30 ans déjà, n’est pas morte! La Marche pour l’Egalité renvoie à bien d’autres mobilisations : elle nécessite une véritable analyse critique et politique, un travail de mémoire et d’histoire, contre tout consensus, contre toute forme de récupération par une histoire officielle dominante, souvent commémorative.

Beaucoup ont vu dans La Marche de 1983 (celles de 1984, et de 1985) l’avènement d’une société qui allait être enfin « multiculturelle », avec tous ces marcheurs  ; et ces jeunes étiquetés « jeunes immigrés de banlieues », catalogués de « beurs » par nombre de médias et de discours politiques.

En réalité, cette mobilisation s’est insurgée contre les violences policières, les actes et crimes racistes, pour une égalité des droits – tout en revendiquant une démarche « non-violente »  – et a posé une question à la société française non en termes « culturalistes » ou « ethniques », mais en termes politiques. Quel a été le rôle et quelles sont les responsabilités actuelles des pouvoirs politiques, et notamment des organisations et des gens de gauche  dans la dépolitisation de la Marche

Animation  : Ixchel DELAPORTE (journaliste/L’Humanité)

Intervenants  :

  • Abdellali HAJJAT (sociologue, Université de Nanterre-Paris Ouest)

  • Autres membres du Collectif «  Marche pour l’Egalité des droits/ Justice pour tous ‘tes)»

 Les chiffres  : nombre de participants hors flux  : 60 personnes / nombre de participants avec flux  : 90-100 personnes. Le sujet intéresse.

Thème de recherche d’A. Hajjat  : instrumentalisation de la Marche pour l’égalité de 1983.

Problématique  : comment l’évènement est-il reconstruit  ? Quelles interprétations en sont faites aujourd’hui  ? Relation entre la mémoire et l’histoire.

Conclusion grossière et provisoire : il y a une forme de mythification de la marche, notamment par le PS. Les membres et hiérarques de ce parti regrette une forme de « bon vieux temps » ou les enfants d’immigrés « n’étaient pas musulmans ». Il y a reconstruction du passé. Alors que la question religieuse était déjà présente à l’époque, directement ou indirectement, dès 83. Par exemple à l’occasion des violences policières lors du mois de Ramadan de 83 (rappel : Ramadan est l’occasion pour les familles des quartiers d’investir l’espace public, c’est un moment fort de la sociabilité musulmane, avec une dimension autonome). Les violences policières étaient un moyen de réaffirmer le contrôle social de l’Etat sur ces populations.

Autre exemple : le débat à Creil (ironie de l’Histoire  : cf. «  1ère affaire du voile  ») entre Farouk Sékai et Jack Lang. La question des mosquées est abordée (certaines mosquées avaient subi des attentats à la bombe, par un groupe « Charles Martel »).

Autre exemple : Christian Delorme, un marcheur historique, avait lancé l’injonction aux marcheurs : « le fondamentalisme musulman, cela existe, à vous de faire un choix ».

Autre exemple : le pouvoir distingue dès ces années les « bons beurs » et les travailleurs immigrés en grève chez Renault et Citroën. Pierre Mauroy déclare en janvier 1983 : « Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés dont je ne méconnais pas les problèmes, mais qui, il faut bien le constater, sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises. »

La Marche a été reconstruite, a posteriori, comme laïque, sans question musulmane à proprement parler. Alors que toutes les grilles de lecture actuelles, de type « culturaliste », prennent racine dans les années 80. Par exemple, l’analyse du préfet local de la rébellion des Minguettes adopte une perspective raciale. La jeunesse est vue comme africaine, antillaise, maghrébine, avec une terminologie directement issue de la pensée coloniale  : ce sont des « émeutes raciales ». Il y a une occultation totales des violences policières. Les violences policières n’ont jamais été affrontées par la Police elle-même. Il faut donc trouver d’autres explications  : la race, la culture, aujourd’hui, la religion.

Sauf que le problème demeure aujourd’hui. 1981, 1983 ou… 2005. Une des revendications de la Marche de 83 est la création d’une commission d’enquête sur les violences policières, mais le gouvernement crée une commission de lutte contre la délinquance !

Bernard Grasset, le préfet du Rhône des années 80 l’a dit : reconnaître les violences policières, c’est perdre le respect des troupes. Il avait par exemple critiqué l’action des CRS aux Minguettes sur France 3 dans les quartiers. Opposition forte : dans les quartiers, la légitimité s’obtient en reconnaissant les bavures policières, dans la police, si on reconnait les violences, on perd le respect des troupes, donc sa légitimité de chef. Ors de sa visite au commissariat des Minguettes, le préfet de région distingue les petites bavures, des grosses bavures, qui sont de désobéir à sa hiérarchie… Les petites : on vous couvre, les grosses : c’est ne pas obéir aux ordres… Dans ce système, c’est le rapport à l’Etat qui en jeu : la neutralité de l’Etat va de soi, elle est tacite, et permet l’impunité. Exemple : Gaston Deferre a toujours évacué les violences policières.

Le culturalisme est toujours très présent aujourd’hui. La question culturelle est surreprésentée, les violences, pas du tout. Il y a culturalisation du débat. Les questions d’Etat deviennent des questions d’identité, ce qui entraine des formes de dépolitisation. Exemple : le film « La Marche » de Djamel Debbouze. Le terme « récupération » est gênant. La question centrale sont les effets de la marche.

La marche a abouti à une socialisation politique massive des marcheurs, notamment en tentant de créer un mouvement national. Les assises de 84 avaient pour objectif de créer un mouvement national. C’était la première fois que les « enfants d’immigrés » se regroupent. SOS Racisme arrive plus tard, et se compose aussi d’étudiants issus de l’UNEF et de l’UEFJ. Ce qui créé des difficultés, avec la question palestinienne. Par exemple, lors de leur venue à l’Elysée, les marcheurs ont été triés, en fonction de leur casier judiciaire et de leur… keffiehs… Le lancement d’SOS Racisme, grâce notamment à des capitaux plus importants, a invisibilisé le mouvement social issu des Assises de 84. Pourquoi ? SOS Racisme s’est approprié la Marche. Mais ce monopole était valable à l’époque, plus aujourd’hui. On a par contre, aujourd’hui, la volonté d’être présent pour le PS et le gouvernement, sur la marche. Pourquoi ? Ce sont des profits symboliques importants, c’est « classe ».

De plus, il ne faut pas oublier que le consensus médiatique est exceptionnel en 1983. Pourquoi ? Les acteurs médiatiques étaient plus libres à l’époque – moins la pression de l’audimat – et à partir de la fin des années 70 et début 80, on a un retour des journalistes de gauche après la période Giscard. Il y a néanmoins une ambiguïté, du fait d’une forme de « coproduction » de la Marche avec les journalistes.

Séance de questions  :

Un jeune membre d’AC le Feu : je considère la Marche comme un échec. Rien n’a changé. Pourquoi ?

Miguel : un débat aujourd’hui, c’est déjà un signe de réussite de la marche. Mais où sont les relais intergénérationnels ? Il y a encore plus de raisons de marcher aujourd’hui. La Marche était politique. Alors attention aux coups bas, aux mesquineries. Il faut passer le relais aux jeunes.

Autre question/remarque : il ne faut pas se tourner vers le passé. Les revendications de la Marche sont actuelles. Et on attend toujours. On a une double instrumentalisation  : de l’immigration, et de la montée du FN. Et il reste la question brulante : comment on amène les jeunes à voter si leurs parents ne le peuvent pas  ?).

Réponse d’A. Hajjat : Je viens des Minguettes, pour information. C’est finalement la question de la transmission que vous posez. Qui ? Quand ? Comment ? La volonté existe, mais pas les moyens, au regard des publics, notamment. Ce n’est pas étonnant, mais on a une amélioration aujourd’hui. La question, c’est un pourquoi est-ce important ? Pourquoi cette dimension et pas une autre ? En filigrane, on a derrière cette question un sous-entendu  : la dépolitisation des jeunes des quartiers aujourd’hui. Aujourd’hui, il n’y a pas d’institution de la mémoire des luttes pour l’égalité. Les associations de quartiers existent et sont actives, mais disparaissent vite soit à cause de leur radicalité, intenable, ou par lassitude ou changement de vie de leurs membres.

Et attention  : toutes les formes d’autonomisation ont été réprimées.

Il ne faut pas oublier aussi le rapport complexe des classes populaires au politique, qui pensent que l’action politique est pour « eux » et par pour « nous ». Les mobilisations prennent en one shot, pas dans la durée. L’enjeu est de créer des institutions qui demeurent, comme des partis ou des syndicats. Et ne pas oublier non plus : militer contre les violences policières est très couteux symboliquement. Ca ne paye pas sur le plan personnel. Et la politique est un travail de fourmi. IIl faut dire aussi qu’il y a des avancées : le nombre d’associations aujourd’hui est bien plus élevé qu’à l’époque, l’impunité n’est plus la norme pour les policiers.

Hedi : Ce qui me semble important, c’est qui est légitime pour transmettre ? Il y a finalement eu plusieurs marches et les mémoires sont multiples. Il faut affirmer que la Marche de 83 fait partie de l’histoire des luttes sociales en France. Mais on n’a pas d’institution, pas de soutien aux projets mémoriels. Le musée de l’immigration par exemple, n’a pas voulu faire d’expo, pour esquiver le versant politique contemporain. La mémoire des luttes, c’est sensible. Pour nous, collectif, la marche fait partie de l’histoire des luttes en France. Les spécialistes de l’histoire des luttes sont disqualifiés. On oppose la République aux «  histoires spécifiques  », une vision qui irrigue l’Etat et les médias. Les chercheurs et les spécialistes doivent travailler. Tout est bon à prendre. Il y a beaucoup d’initiatives aujourd’hui, de la part des marcheurs, des chercheurs, des militants. Mais attention aux circonstances politiques aujourd’hui. Il y a en fait un triple échec  : les militants qui font preuve d’inconséquences et manquent de coordination, sans coordination nationale, etc… Un échec de l’Etat et des partis de gauche, qui ont maintenu des personnes dans une citoyenneté de seconde zone.

Mohammed : Il faut aussi s’appuyer sur les mots de la recherche. On évite les analyses politiques. Quel terrain on occupe ? La question de la diversité, du multiculturalisme ? Ou la question des luttes sociales  ?

Remarque d’un participant : Attention à ne pas confondre le débat politique historique et le débat politique. On a ici une réunion d’anciens combattants. Il faut poser la continuité entre le fait colonial et le fait migratoire. Reposer le fait migratoire dans une continuité historique, c’est politiser.

Réponse d’A. Hajjat : Il y a trois gros sujets, le droit au travail, le droit au logement, la question policière. Concernant le droit au logement, le discours officiel  : «  les blancs ‘les français’ sont partis ». En réalité, il n’y a eu que peu d’attributions de logement aux maghrébins. C’était une revendication de la marche : le droit au logement pour les familles. Le droit au travail : même schéma, on oublie les discriminations. Les mesures qui ont été prises par la suite n’étaient pas dans les revendications, comme la carte de séjour de 10 ans. La vraie question, c’est la légitimité des Arabes en France. Il y a depuis les années 70  un discours qui dit qu’il y a un « racisme anti-français », porté d’abord par les communistes. Aujourd’hui on a deux discours qui s’opposent : islamophobie vs racisme anti-blancs. Qui permet de préserver un statut d’immigré permanent. C’est l’escamotage permanent et la question coloniale doit être posée, et reposée sans cesse.

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